Carretera Austral : le sud commence enfin !
- 1 oct. 2015
- 7 min de lecture
Le sud commence comme il est coutume dans la région, sous la pluie. La beauté des paysages bruts et intacts. Le sud du Chili pourrait être un gâteau entamé par un monstre marin, n’ayant laissé que quelques miettes. Une nature exubérante, des forêts impénétrables, denses. Des fougères hautes de trois mètres et larges de deux bordent la route.
Sous la pluie toujours, c'est un monde triste. Mais tout ce qu'il y a de plus beau dans la tristesse : la vérité, la sincérité, comme un livre ouvert qui ne ment pas. Et tout ce qu'il y a de plus proche à la tristesse aussi : l'espérance avec le soleil qui sourit et la colère quand le vent crie sa rage et nous chasse.
Nous nous lançons sur la carretera austral, une piste de plus de 1000km serpentant entres les lacs, fjords, montagnes et volcans et désertée pendant l’hiver.
Hornopiren, à 100km au sud de Puerto Montt
Une petite ville déserte par ce dimanche pluvieux. Sauf l'église qui rassemble ces paroissiens, quoique peu nombreux. L'espace est lumineux, tout est de bois, le toit est vouté et me rappelle toujours la calle d'un bateau. L'ensemble est chaleureux et apaisant.
Entre deux averses nous nous apercevons que nous sommes cernés de monts dont un volcan enneigé qui ne se laissera pas facilement observer. Par beau temps, le village doit être extraordinairement beau. Tout n'est que forêts denses et enneigées, ruisseaux courants comme un enfant et océan apaisé. La nature est imposante, l'ensemble impressionne.
A midi, nous venons nous réchauffer dans une cocineria. L'air est chaud, toutes les tables sont occupées, le village semble s'être rassemblé. Une dernière table reste vide, la petite, au fond de la pièce, le dernier coin du restaurant. Le patron, souriant, les cheveux gris, le teint typé, nous accueille chaleureusement. Je commande le porc « al horno ». Rapidement trois généreux morceaux arrivent, accompagnés de frites. Ségo trouve son bonheur dans une salade de pomme de terre mayo, du riz et un œuf au plat.
Chaiten
Un petit village vide, ré émergeant d’une pluie de cendres sept ans auparavant. Les habitants ne sont pas les plus sympathiques ni les plus accueillants. Les hébergements sont chers. Nous campons à l'extérieur de la ville, face à la mer. Le lieu est beau sans être arrogant et se prête à l'observation des cormorans, lions de mer et autres habitants de la côte. On se cuisine des pâtes cuites dans l'eau de mer accompagnées d’une sauce tomate et de petits pains. La nuit est fraiche.
Route de Chaiten à Puyuhuapi - en camion
Des paysages grandioses, des rivières translucides, bleues, des forêts mystérieuses et embrumées, des cols enneigés défilent devant nous à l’allure du camion se déhanchant péniblement entre les trous de la route. La pluie nous accompagne toute la journée. Elle a eu raison d’une pelleteuse, l’englobant sous une coulée de terre.
Arrivés dans le petit village en bout de fjord, dénommé Puyuhuapi, les hébergements sont encore plus chers. Nous trouvons un camping qui nous offre une douche chaude et une grange où nous mettre à l’abri. Une pièce est mise à disposition avec un poêle à bois et même le wifi ... Parfait. Nous nous préparons des tartines savoyardes au poêle à bois pour le dîner. Deux heures trente pour tout cuisiner.
La gérante est un peu sourde mais très attachante. Elle vient souvent nous voir pour discuter un peu. Elle nous parle du temps d'avant et du temps qui sera pour son camping, des traditions perdues et des problèmes économiques de la région. Nous sommes ses seuls clients depuis une semaine. En été, le camping est plein, jusqu'à dix sept tentes !
Le temps et la saison d’hiver se prêtant peu aux randonnées dans les parcs, nous parcourons le village et les berges du lac, imaginant revenir un jour en été.
De Puyuhuapi à Coyhaique
Nous partons par une journée magnifique. Il ne pleut pas. Sur la route nous rencontrons Diego, un autre autostoppeur vivant à Coyhaique : notre prochaine destination. Alors que nous pensions battre un record d'attente nous sommes rapidement pris dans une camionnette et retrouvons Diego à l'intérieur. Après 30km de piste nous devons nous arrêter : la route est bloquée de 13h à 17h pour cause de travaux. Ça ne nous enchante pas vraiment. Nous devons patienter près de quatre heures la réouverture de la route. Tous les trois nous décidons alors de remonter la piste à la recherche d'un point d'accès à la rivière où nous pourrions attendre et pêcher la truite. Il parait que les rivières du coin en regorgent. Après nous être confectionné deux cannes à pêche et trouver quelques vers de terre sous de fraiches bouses de vache, bien gras et endormis par le froid, nous nous essayons à la pêche dans la rivière d’un bleu turquoise extraordinaire. J'utilise le matériel de pêche de mon grand-père.
Deux heures d'attente n’y feront rien et c'est un mal pour un bien. Nous revenons à l'endroit où nous fûmes stoppés, entre temps la route avait ré ouverte. Après plus d'une heure d'attente sans l'ombre d'un capot, deux voitures se présentent. La deuxième fut la bonne, grâce au charme de Ségo. L'homme nous emmène à Coyhaique. 3h30 de route. La nuit tombe rapidement.
À l'arrivée, Diego nous invite chez lui. Sa mère nous accueille chaleureusement. Comme si c’était normal. Après avoir fait plus ample connaissance nous allons nous coucher. Moi sur le tapis du salon, Ségo dans le canapé. La maison où nous sommes hébergés est petite. Chauffée par un poêle à bois, les vêtements sèchent au-dessus. De minces fenêtres, une salle de bain froide et vétuste. La maman est cuisinière dans un beau restaurant et ça sent bon dans la cuisine équipée, toujours un plat au chaud pour ses enfants.
Diego. Le teint mat, les cheveux noirs profonds et longs, un bouc travaillé, tout comme sa moustache. Parlant simplement, calmement et sans spéculation. L’air un peu sombre mais qui s’efface aux premiers sourires. Il connait le nom des plantes, des arbres, des champignons. Le nom des oiseaux et les reconnait à leurs chants. Je l’imagine dans un autre temps, Mapuche, avec lui la force d’une nature inviolée. Je me demande s’il aurait été guerrier de la PachaMama ou guérisseur chaman. Car il traine avec lui une force tranquille et quand il parle, des flammes s’échappent de son crâne.
Cerro Castillo
Une route bordée de neige plonge dans les « virages du diable » avant de nous emmener vers notre prochain village, Cerro Castillo. Célèbre pour ses sommets représentant les tours et murailles d’un château fort.
Le visage d’un homme avec une chapka, le nez cassé, se dessine en haut de la montagne. Les sommets présentent des pics acérés comme les griffes d’un lion. L’homme russe nous regarde et nous ne pouvons que lui retourner ce regard. Nous ne voyons plus le Cerro Castillo, mais uniquement le visage de cet homme au nez cassé.
Rio Tranquilo.
Nous battons aujourd’hui notre record d’attente pour atteindre Rio Tranquilo. Et après cinq heures d’espérance et de déception, Ségo commence à demander à chaque voiture, un grand sourire au visage. La technique fonctionne et un homme accepte de nous faire monter dans sa voiture.
- « Tout les deux ?
- Bah oui
- Mouais ... ok c’est bon »
L’homme a un air filou. Non, ce n’est pas tout à fait ça. Disons qu’il a la tête du parfait repenti, le mec qui a déjà trainé dans des histoires sombres. Sombre, c’est le teint de son visage, allié à un sourire qu’on ne voit que chez les méchants des films. Nous sommes sur nos gardes dès le début, mais nous avons appris pendant ce voyage que l’habit ne fait pas le moine et nous décidons de lui faire confiance. La conversation s’engage, toujours sur nos gardes. Quand nous lui demandons ce qu’il fait ici, il nous répond qu’avant il travaillait plus dans le nord du pays mais que depuis il est tombé amoureux de cette région et qu’il veut mourir ici.
- « Mais avant de mourir, il y a la vie ? Non ? » dis-je.
L’homme ne relève pas. Nous continuons de rouler au milieu de paysages fantastiques, de forêts mortes au milieu d’un lac bleu turquoise : les troncs dépassaient de l’eau.
- « ahh, vous voyez comme c’est beau ici ?
-oui c’est ...
-vous voyez, c’est ici que je veux mourir !
- « heuu d’accord... »
Echange de regard avec Ségo.
Nous croisons souvent des zones de travaux. Le respect des travailleurs sur le bord des routes et la prudence voudraient qu’on ralentisse, mais notre homme semble plutôt avoir reçu le message inverse. Après un virage serré, une masse terreuse haute de 40 ou 50cm au moins repose au milieu des deux voies. Le virage se meure, l’homme n’a pas encore fini de redresser le véhicule quand, à l’intérieur de l’habitacle, nous sentons un moment d’hésitation. En une seconde, l’homme, au lieu de rester sur sa trajectoire, donne un petit coup de volant et vient percuter de face la masse, qui n’était pas composée que de terre. L’homme s’arrête et constate les dégâts. Dans la voiture on se regarde ne sachant que faire, ni comment réagir. Le réservoir d’huile est percé et le contenu se déverse sur le sol rapidement. L’homme parait faussement énervé. Il fait de grands gestes, donne un coup de pied rageur dans une roue, mais son visage n’exprime aucune émotion. Vous a t-on déjà dit que certaines personne, dans une volonté d’autodestruction, ne veulent pas partir seules ? Bref, on ne sait pas vraiment ce qui s’est passé dans la tête du personnage, mais nous, on a eu la petite impression d’être ses témoins et ses « partenaires » de la dernière route.
Sauvés par un camion qui roulait derrière nous, nous arrivons en début de soirée à Rio Tranquilo.
Capillas de Marmol
Le lac General Carrera est cerné de montagnes enneigées qui tels des gardes, veillent sur un trésor. La Cathédrale de Marmol en est un. Un joyau que la nature sait si bien façonner avec la patience et la magie du temps. Nous réservons une excursion en bateau pour aller visiter ces formations rocheuses que les eaux turquoises du lac ont érodé pour former des cavernes savamment sculptées. Nous assistons à un spectacle (sur)naturel époustouflant et les mots ne pourront jamais être aussi puissant qu’une image...

Chile Chico
Une journée le long du lac General Carrera, de ses monts et ses falaises se jetant dans les eaux nous amène à notre dernière ville chilienne, Chile Chico. Un village agréable et plus vivant que ces prédécesseurs. Une dernière lessive et nous voici partis pour la pampa argentine !

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