La Colombie, partie 1 : Le Grand Nord
- 2 avr. 2015
- 11 min de lecture
Itinéraire : Cartagena, Santa Marta, la pointe nord de la Colombie (Cabo de la Vela).
Arrivés à Cartagena (son nom complet : Cartagena de las Indias), nous posons les pieds en Colombie. Ce pays chargé d’aprioris et souvent synonyme de tous les dangers, nous allons en fait découvrir un pays très accueillant, verdoyant et culturellement riche.
Nous avions trouvé un couchsurfing sur une ile : Isla Tiera Bomba, à cinq minutes en bateau de la ville dans un futur hostal (petit hôtel) en construction.
Nous devons prendre une lancha (barque à moteur) pour accoster sur l’ile et donc passer par la case « négociation » avec le grand pilote antillais. Celui-ci nous voyant arriver avec nos gros sacs à dos et nos gueules d’ange nous annonce 15 000 pesos chacun (~5€) pour aller sur la plage de l’ile où nous souhaitons nous rendre. Sentant l’arnaque à plein nez mais n’ayant aucun argument pour négocier, nous préférons aller dans le village principal de l’ile : le prix semblant « normal ».
Entre l’ile et Cartagena de las Indias la carcasse d’un navire pourrit. En arrivant sur l’ile nous sommes surpris car nous posons visiblement les pieds dans un village très pauvre. Le soleil est brulant, la lumière se reflète sur les murs en parpaing blanc des baraques. Les enfants courent et jouent sur les sentiers de poussière et de sable. L’air est chaud et sec. La gorge sèche, le front transpirant, nous demandons notre chemin à la première tienda. Une femme semble tenir le petit magasin. Elle nous regarde en plissant les yeux et se lève de sa chaise.
Où voulez-vous aller ?
À la plage Punta Arena, combien de temps pour y aller à pied ?
La femme écarquilla ses grands yeux et nous répondit par un grand geste d’abandon. Elle regagna sa chaise. Face à notre incrédulité et après quelques moments silencieux, la femme nous annonça qu’il fallait au moins une heure de marche pour rejoindre la plage. Pas découragés pour autant nous nous dirigeons vers un chemin montré du doigt. Après 10 minutes de poussière levée par un vent machiavélique, deux motos taxi s’arrêtent à notre niveau. Nous nous regardons tous les trois et en un regard nous nous comprenons : nous commençons à négocier le prix de la course. Puis Bertrand monte sur la première moto et Ségolène sur la deuxième. Je regardais la moto et le semblant de place vacante qu’il restait. Avec un sourire je demande « où puis-je m’asseoir ? » Le chauffeur me lance un « là » en désignant de la tête le porte bagage derrière Ségolène. Tout le monde se serre et j’arrive finalement à me caler… Nous arrivons finalement à Punta Arena et à l’Hostal Coca Queen qui avait accepté de nous héberger en couchsurfing. Le futur hébergement est tenu par un couple et ses deux bébés. Très aimables, ils sont très intéressés par notre voyage. Ils nous font découvrir les lieux.
La première chose qui nous marqua, c’est l’absence d’eau courante sur l’ile et de fait dans l’hostal. L’eau courante… derrière cette expression toute évidente pour nous se cachaient tellement de facilitées : se laver les mains après avoir été aux toilettes, avant et après avoir mangé, se doucher, laver ses vêtements, tirer la chasse d’eau, faire la vaisselle… Toutes ces facilitées que l’on a (trop ?) facilement en France qu’on en abuse parfois, ici nous sommes obligés de repenser ces « activités » quotidiennes. Ce fût assez brutalement que nous fûmes forcés de faire sans. Nous nous sommes « lavés » dans la mer, mais avec la chaleur constante et le sel, tu ne peux pas te sentir propre. Tu colles, tu es moite, tu transpires … le pire c’est pour dormir.
Nous avions acheté un bidon de 20L d’eau potable dans le magasin voisin. Ici l’eau est précieuse, pas question de n’en faire autre chose que de la boire. Avec 36°C le jour et 27°C la nuit, le bidon fut vide à notre départ.
Nous ne vous cacherons pas que les trois nuits que nous avons passé sur cette île ne se sont pas déroulées sans soupir ou râle … nous avons dû mettre de côté nos « standards » de propreté et de confort (qui pourtant sont en deçà de ceux en France). Même pour seulement quelques jours ce ne fut pas agréable.
Au-delà de nos soucis quotidiens ce fut un fort rappel à la réalité : la présence d’eau courante n’est pas évidente partout. Une étape formatrice pour de futurs professionnels humanitaires.
Cartagena de las Indias a été fondée en 1533 et est l’une des cités coloniales d’Amérique du Sud les mieux préservées. Son centre historique est fortifié par des forteresses et d’épaisses murailles où il est possible de s’y promener. À l’intérieur des murs, la ville a beaucoup de charme et nous flânons dans ses ruelles fleuries. Nous jouons aussi aux cartes dans un petit restaurant pour échapper aux heures les plus chaudes.
Trois jours après notre arrivée, nous nous dirigeons vers la pointe nord de la Colombie. Notre première halte nous amène à Santa Marta. Après un premier essai timide et malgré l’avertissement d’une femme qui nous lança en anglais « je ne vous recommande pas de faire ça » , nous sommes heureux de voir que le stop marche plutôt bien. Le nord de la Colombie est la région la plus touristique du pays et à Santa Marta nous n’avons aucun mal à trouver un hôtel abordable.
- « premier à la douche !!
< >
- Deuxième!
- Bon bah troisième… »
Peut-être la meilleure douche de nos vies ! Ha ha ! Qu’est-ce que nous avons pu apprécier ce mince filet d’eau sortant d’un tube en plastique !
Santa Marta est la première ville de Colombie, elle fut fondée en 1525. Aujourd’hui c’est la côte balnéaire du pays. C’est aussi ici que mourut Simon Bolivar grand homme politique et militaire qui participa à l’indépendance du Venezuela, du Pérou, du Panama, de l’Équateur, de la Colombie et de la Bolivie face à l’Espagne au début du XIXème siècle. Il fut : premier président de Bolivie, sixième président du Pérou, premier président de la Grande Colombie, deux fois président du Venezuela le tout en moins de quinze ans. Dès lors, on lui rendra hommage et on reprendra ses idées. Son nom a été donné à un pays, à des monnaies, à des régions… Plusieurs hommes politiques agissent encore aujourd’hui en son nom. Vous l’aurez compris, c’est un homme important !
À une trentaine de km au nord-est de Santa Marta, nous nous dirigeons vers le parc national Tayrona. La forêt tropicale du parc était balisée par des chemins, sorte de plateformes en bois, qui dénaturaient le côté sauvage et préservé du lieu. La réelle beauté du parc c’est le bout de côte protégé. Sauvages, de forts courants rendent la baignade impossible. Aucun mot ne vient pour décrire pareille beauté. On s’imagine facilement à la place des navigateurs d’antan, mettant pied à terre sur ses plages paradisiaques. Rien n’a dû changer. On écarquille les yeux. Le nom d’un camping que nous traversons : « el paraiso » nous préparait pourtant à ce que nous allions voir, mais on ne peut totalement s’imaginer ce monde parfait. Une baie de rochers formant un fer à cheval, une plage à l’étroit entre les vagues et la forêt tropicale et enfin la montagne prenant pied presque dans la mer. Sur quelques rochers en face de la plage, une colonie de pélicans nous regarde. Le soleil abordait ses derniers rayons avant de se coucher derrière un sommet. Le spectacle est magnifique.
Nous avions visité le parc toute la journée et il fallut trouver un lieu où dormir. Le parc propose des hébergements, tous hors de prix pour nos budgets, même le prix des hamacs était excessif. À l’entrée du parc sont stratégiquement positionnés quelques restaurants. Après avoir mangé, nous demandons à l’un d’eux si nous pouvons camper aux alentours en toute sécurité car nous n’avions pas l’argent pour les hôtels du parc. La gérante d’un des restaurants nous accueille très amicalement dans le petit terrain d’un de ses employés. Nous passons une nuit en sécurité, mais celle-ci fut courte. Une bagarre éclata entre deux chiens à coté de notre tente, l’incessant bruit des camions et au petit matin les coqs se firent concurrence pour savoir qui braillaient le plus fort. Au « réveil » nous achetons le petit déjeuner au restaurant nous ayant accueilli et commençons à lever nos pouces en direction du nord. Bien avant qu’une voiture ne s’arrête, la gérante du restaurant marcha droit vers nous, sourcils froncés, l’air déterminé.
- " Quand est-ce que vous me payez ?
Pardon ? "
La bonne femme estimant que le terrain où elle nous avait fait dormir était un camping, celle-ci nous réclama le même montant que les hébergements du parc. Après un bon moment de négociation, d’explication et un peu d’énervement nous nous en tirons en ne payant qu’un tiers de la somme réclamée. La journée commence bien.
Heureusement une voiture s’arrête rapidement. En Colombie la marque de voiture française au losange s’est très bien implantée. Nous avons souvent pu croiser des 4L, des Renault 12 et d’autres modèles plus récents. C’est donc à bord d’une Clio que nous montons. À l’avant le couple (plutôt aisé) est très impressionné par notre voyage et nous font passer un interrogatoire, aussi bien sur notre voyage que sur la France. C’est la femme qui conduit. Elle a monté une marque de jus de fruit et nous en fait gouter. Très bien habillée, ses formes mises en valeur, des bijoux embellissent son visage et ses poignées, elle a la peau aussi blanche que nous. Au milieu de la conversation, sur un ton très banal, elle nous lança :
« et sinon, vous êtes racistes ? »
La banalité du ton de sa voix et la façon très commune de sa question nous choqua et nous gêna. Après lui avoir bien fait comprendre que non, nous avons eu du mal à concevoir pourquoi cela lui semblait normal de nous demander cela. A sa réaction, nous percevons qu’une réponse positive ne l’aurait pas tant interloquée…
La journée passe et les chauffeurs se succèdent...
Deux routes mènent à Cabo de la Vela. Une route principale dans les terres et une autre, plus petite, longeant la mer. Nous choisissons la deuxième. Entre Riohacha et Cabo de la Vela le lieu-dit de Mayapo :
Seuls des troupeaux de chèvres et quelques aigles survivaient dans cet environnement désertique. Il y avait aussi de petits buissons biscornus, sans feuille, sortant du sable jaune orangé. Même les cactus étaient peu nombreux et rachitiques. Les uniques abondances dans ce paysage martien : le soleil brûlant et l’indolent bruit des vagues lointaines. Nous devions attendre comme on attend un bus au mauvais arrêt. Il ne passera pas, du moins pas le bon. Aucune voiture ne pouvait passer par ici. Le vent formait des tourbillons de sable. Mes deux amis s’étaient assis sur un muret ; peut-être savaient-ils déjà qu’aucun conducteur ne passera par là. Soudain un troupeau de chèvres apparu derrière une dune, s’arrêta à notre hauteur et nous regarda comme si nous étions la bizarrerie du paysage. Une femme en vélo passa dans l’autre sens et en guise de réponse à notre geste de la main, nous lança un « adios » par-dessus l’épaule. Nous sommes à un moment donné forcé de faire demi-tour. Un couple, dont la femme assise à l’arrière portait un joli voile fleuri, nous ramène sur la route principale. Puis Simon, un prénom bien français pensais-je avant de me rappeler de Simon Bolivar, nous déposa à l’entrée de son village où il tenait un petit commerce. Il nous offrit une boisson chacun et une empenadas : un chausson frit à la viande. Un beau moment de stop. Puis l’heure n’étant plus au stop mais à chercher un endroit sécurisé où dormir, nous prîmes une camionnette, sorte de transport collectif. La camionnette s’arrêta dans le lieu-dit : « quatro vias » (quatre voies) qui est en fait deux routes qui se croisent. Le fait était sans doute suffisamment rare dans la région pour qu’on nomme l’endroit de la sorte. Ne pouvant nous arrêter ici pour la nuit, nous devons reprendre un véhicule (sorte de taxi pirate chaudement recommandé par un policier) pour la petite ville d’Uribia.
Pour dormir, nous tentons la même technique qu’hier soir : les restaurants. Nous en choisissons un à l’allure bien locale. Le menu se composait de pommes de terre farcies et frites, d’arepas : une pâte de maïs et de pomme de terre fris, et enfin d’empenadas (chaussons frit). Nous mangeons pour moins d’un euro chacun. Puis nous allons discuter avec le gérant. Sa fille nous l’avait pointée du doigt à travers la pièce. Nous nous dirigeons vers lui d’un pas assuré et souriant. Le gérant est un gros monsieur mangeant sa soupe avec de grands slurps. Il regarde sa « novela » (série télévisée au scénario sur dramatisé). On le dérange visiblement et semble passionné par son écran. Quand on commença à lui parler, il nous répondit avec un geste de la tête primitif et un grognement tout aussi néandertalien. Après nous être présenté et formulé notre demande, le gros monsieur arrêta de manger et lâcha sa cuillère. Il nous regarda fixement en plissant les yeux. Se dessina alors un léger sourire sur son visage, comme s’il savait déjà ce qu’il allait se passer.
« j’accepte de vous héberger mais à une seule condition. Demain matin nous servons un petit déjeuner, vous n’irez pas ailleurs et vous paierez votre plat 5000 pesos" (moins de 2€).
Nous sourions à notre tour. Nous avons notre deal. Nous installons notre tente derrière la grande salle du restaurant, devant leur pièce principale et unique pièce à coucher. Toute la famille nous regarde, des enfants aux moins jeunes. S’ensuit un moment de questions/réponses sous la forme d’un choc des cultures.
- " Vous êtes français ?
- Oui
- Vous parlez anglais ?
- Heu oui
- Est-ce que le français et l’anglais c’est la même langue ?
- Ah non. Pas du tout … "
Puis c’est à notre tour d’être déconcerté car l’eau courante n’arrive vraisemblablement pas ici, ni dans la ville d’ailleurs et devons nous laver au sceau. Dans une pièce dédiée à la toilette mais sans porte ni rideau nous nous déshabillons et nous lavons.
Dans le terrain d’à côté le voisin coupe de grosses pièces de viande sur des rondins de bois. La télévision resta allumée, tout comme le gros congélateur qui ronronna toute la nuit…
Après le petit déjeuner le lendemain matin, nous partons. Devant la surabondance de petits transports collectifs nous laissons de côté le stop dans ces contrées désertiques. Nous en prenons un dans une rue marchande où l’on a l’impression qu’il est possible de tout acheter tout comme de ne rien trouver. Nous attendons que cinq ou six chauffeurs se fassent concurrence pour choisir le moins cher. Parmi la cacophonie des nombres criés, nous saisissons celui qui beugla « 9000 pesos !!!!!» le premier, faisant descendre le prix de base de 40%. Uribia est la capitale des indigènes de Colombie et en effet les visages sont très typés. Nous paraissons être les seuls blancs, et nous nous sentons perdus dans cette foule marchandant dans des dialectes lointains. A bord de la camionnette où nous nous sommes installés, on chargea bientôt des bidons de 60 à 80 litres d’eau potable et d’essence pour approvisionner les hameaux de la péninsule. Une femme vient s’asseoir avec nous. Sa peau était mate, les traits de son visage étaient doux mais marqués par le soleil, le vent et la poussière. Elle dégageait une force tranquille. Elle portait une grande robe colorée et fleurie qui lui allait très bien.
Nous partons. Pour atteindre Cabo de la Vela, nous devons nous acquitter de 2h30 de piste dans le désert. Plus d’une heure après notre départ, notre camionnette s’arrête. La femme à nos côtés descend et s’éloigne en marchant à travers les dunes et les buissons. Vison énigmatique.

Notre véhicule s’arrêtera ensuite plusieurs fois pour livrer quelques habitations en eau potable et en provisions. Nous nous arrêtons aussi dans un hameau de pécheurs et par chance ceux-ci revenaient de la pêche. Les poissons étaient étalés sur le sable et à coups de couteau on s’empressait de les vider. Au milieu des pêcheurs, le visage d’une petite fille retient notre attention. Elle nous regardait prendre des photos d’un regard puissant chargé d’incompréhension et de curiosité. Quand la camionnette redémarra, elle nous sourit.
Enfin nous arrivons à Cabo de la Vela. À quelques dunes de Punta Gallinas, la pointe la plus au nord de l’Amérique du Sud, à la même longitude que l’ile d’Ometepe au Nicaragua. Nous nous posons là, au milieu de rien. Mais ce rien était d’une rare beauté et nous nous dîmes que nous avions entrepris un tel voyage pour de pareilles visions. La ville est composée d’une unique rue, à l’étroit entre les dunes et les Caraïbes. Ici l’hiver ne vient pas, c’est le sable qui avance. Le soir nous nous offrons un plateau de langoustes fraichement péchées, à un prix imbattable. Un délice que nous savourons sans mot, les regards étant plus expressifs. Nous nous couchons face à la mer et à la pleine lune.
Dans ce bout du monde, le début d’un autre voyage…
…

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