Nicaragua, un pays aux deux visages
- 27 févr. 2015
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Entre notre paradis salvadorien et un Nicaragua prometteur se dresse une bande de 160km hondurienne. Rémi ne voulant que traverser ce pays, considérant sa sécurité trop aléatoire, nous nous n’y arrêterons pas. Le stop dans ce pays sera pour plus tard, un autre voyage. Pour ceux qui souhaiteraient s’y rendre, plusieurs personnes nous ont parlés de la côte caraïbe hondurienne comme un des meilleurs spot de plongée d’Amérique Centrale : les prix défient toute concurrence, les touristes n’y sont pas encore présents, la nature y est préservée et grandiose.
Malgré le peu de km à faire dans ce pays nous arrivons tout de même à crever (les routes étant en affreux état) et à nous faire racketter 10$ par un policier corrompu… c’est malheureusement ce que nous retiendrons de ce pays.
Après plusieurs heures aux postes frontières, notre première halte nicaraguayenne nous amène à Chinandega. Nous devons trouver un hôtel pour la nuit et nous commençons notre routine pour repérer le moins cher de la ville. Nous finissons par en trouver un.
Dans l’hôtel Las Flores les chambres étaient miteuses. Chargée d’humidité, la peinture verte pâle se décollait des murs. Le toit en tôle rouillait et les quatre murs de la pièce peinaient à contenir les deux lits simples et une télé qui grésille. Néanmoins en sortant des chambres on arrivait dans un patio fleuri et si les chambres manquaient d’entretien, les murs entourant le patio étaient soigneusement peints d’un joli bleu pastel. L’ensemble était charmant.
Le lendemain, nous nous arrêtons à León pour déguster un « Gallo Pinto » : du riz, des haricots rouges, une banane Plantin et à l’occasion un morceau de poulet. Le plat national. León est une ville cosmopolite. On y croise beaucoup de backpackers, venus pour y vivre quelque temps, prendre des cours d’espagnol ou faire du volontariat dans les nombreuses auberges. À 20 minutes de León, sur la côte, nous nous arrêtons à Las Peñitas : un gros spot de surf. Nous retrouvons le temps d’une soirée et d’une journée Kévin et des amis de Rémi que nous avions déjà rencontrés au Salvador. Travaillant sur des salons en tant que restaurateurs, ils bénéficient de mois de break après des périodes de travail intensives. Une suédoise dénommée Marion est avec eux. (nous la re-rencontrerons quelques jours plus tard).
Le lendemain nous voulions visiter tous ensemble la distillerie de Flor De Caña, le très bon rhum national. Mais la visite étant à un prix exorbitant et celle-ci n’incluant pas de dégustation, nous décidons de ne pas la faire.
C’est ici que nous quittons Rémi et Kévin. De grands moments de voyage et de vie en votre compagnie : merci énormément ! Puisse RNSTO rouler encore longtemps ! Buena onda les mecs !
…
Direction le sud du pays.
Nous passons une nuit à Managua, la capitale du pays où nous plantons notre tente derrière une station essence, collée au mur d’un hôpital.
Plus au sud, Granada. La ville la plus colorée depuis le début de notre voyage. Au bord du lac Nicaragua, le plus grand lac d’Amérique Centrale et le second d’Amérique Latine, elle jouit d’une histoire riche étant l’une des premières villes construites par les espagnols à leur arrivée sur le continent. Nous nous offrons un tour en « lancha » : une barque à moteur dans les ISLETAS : un ensemble de 360 très petites iles où la végétation est luxuriante et la faune diversifiée. Malgré ces très bons côtés nous recommandons la plus grande prudence quant aux personnes voulant se rendre à Granada … surtout si vous portez une casquette. Dans cette ville sévit un gang voleur de casquette et Bertrand fut l’une des victimes…
Nous longeons le lac et arrivons à la ville portuaire de Rivas, où nous prenons un petit ferry pour l’ile d’Ometepe au centre du lac Nicaragua. Cette ile est formée de deux volcans : Concepción et Maderas. Ce jour-là les deux volcans étaient timides et se cachaient sous d’épais nuages. Le lac, quant à lui, était coléreux et faisait tanguer dangereusement notre embarcation.
Nous dormons à l’auberge Hospedaje Central. Ici chaque meuble et parcelle de mur sont peints de la main d’artistes de passage. Tout est coloré, joyeux, lumineux ! Pour nos trois nuits nous échangeons nos matelas contre les confortables hamacs de la pièce centrale.
Nous louons une journée des scooters et motos pour faire le tour de l’île et découvrir ses moindre recoins. A notre retour quelle surprise de retrouver Marion dans la même auberge que nous. Une belle soirée s’en est suivie.
Le lendemain, réveil 6h15. Nous sortons difficilement de nos hamacs. On se regarde, parlons peu. Un petit déjeuner au lance pierre et nous sommes prêts pour gravir le volcan Concepción, le plus haut du Nicaragua. Le rendez-vous est à 6h45, deux rues plus loin. Nous faisons connaissance de notre groupe. Marion est avec nous. Il se compose de notre guide Pedro qui a aujourd’hui 19ans, de deux jeunes suédoises pas très loquaces sauf pour demander la traduction de ce que vient de dire notre guide, et un américain qui s’est lancé le défi de gravir chaque volcan du Nicaragua. Celui qui nous a vendu cette assomption nous compte et recompte comme pour s’assurer que personne ne s’est désisté entre temps. Nous prenons le bus «GUEVARA» : une accumulation de tôles et de ferrailles autour d’un moteur fatigué, organisée pour accueillir quelques passagers. La 4ème ne passe plus, nous ne pouvons rouler qu’à 30km/h. L’intérieur est peint d’un vert clair très pale ou trop dilué. Notre bus s’arrête devant un panneau indiquant « VOLCANO CONCEPCIÓN : 1610m ». Notre marche commence sur les chapeaux de roues. Notre jeune guide nous impose un rythme militaire. Nous marchons dans une végétation dense et passons à travers des plants de café poussant naturellement sur les pans du volcan. Nous empruntons les chemins des paysans faisant paître leurs troupeaux de vaches ou venant couper un peu de bois pour cuisiner. Aujourd’hui la météo est mauvaise. Il y a pas mal de nuages et beaucoup de vent. Nous ne remarquons rien pour le moment mais notre guide le sait. Il le sent et il s’en inquiète.
« Si la météo est trop mauvaise, nous ne pourrons pas aller jusqu’au pic. Hier nous avons perdu deux filles et je ne sais pas si elles ont pu redescendre. »
Bien que très jeune, notre guide ne manque pas d’expérience. Il dit être né à l’ombre du volcan et y monte depuis son plus jeune âge. Il a gravi le Machu Pichu et un autre volcan au Costa Rica. Quand la météo est correcte il grimpe tous les jours au sommet et sinon au moins trois fois par semaine… Petit à petit le vent commence sa complainte. Les cris rauques des singes hurleurs se mêlent aux bourrasques et nous apparaissent comme un lointain avertissement. Soudain nous sommes cernés par les nuages. L’atmosphère est lourde et humide. Nous gardons l’allure mais ne parlons plus. La traduction en espagnol de « grimper » ou « escalader » est « subir ». Et en ce moment nous subissons les pentes raides de Concepción. Arrivés au mirador à 1000m le vent hurle et les nuages sont denses. Notre guide, dont l’inquiétude ne l’avait pas laissée, nous annonce que la météo est trop mauvaise, le volcan ne nous laissera pas monter plus loin. Face aux éléments en colère autour de nous, nous sommes obligés d’emprunter un autre chemin sur un autre versant où la météo est plus clémente, où le volcan est moins grincheux. Nous contournons la montagne et arrivons en 15 minutes sur un versant dégagé des nuages. Les contours de l’ile se dessinent lentement. Notre groupe restera quelques temps pour admirer l’île et le lac. La vue est magnifique. Nous regagnons le pied du volcan par un chemin créé par une coulée de lave. Si la montée nous avait fait transpirer, nous subissons d’autant plus notre descente. Enfin, après une journée de marche nous retrouvons une route goudronnée et le chemin de l’auberge. Nous n’avons pas pu atteindre le sommet de Concepción mais du point de vue où nous étions nous sommes parmi les derniers à voir le lac Nicaragua sans bateaux… En effet, en 2020 le Nicaragua inaugurera « son » Inter-oceanico Canal.

Tout d’abord un peu d’Histoire et de géopolitique.
Le projet de construire un canal entre l’océan Atlantique et Pacifique au niveau de l’Amérique centrale est un projet ancien. Construire un canal à ce niveau permet aux bateaux d’éviter de contourner toute l’Amérique du Sud et de ne pas naviguer au cap Horn. Plusieurs options ont été envisagées : au Panama, au Nicaragua et au Mexique. Aujourd’hui nous pouvons constater que c’est l’option du Panama qui a été retenue. Mais cela n’a pas toujours été une évidence.
Les États-Unis ont prospecté aux XIX siècle dans toute la région pour s’assurer du meilleur emplacement. Ils sont donc physiquement présents et ingèrent dans la politique des jeunes pays d’Amérique Centrale. Ceux-ci viennent de prendre leur indépendance en 1821 de l’Espagne. C’est donc « naturellement » que les Etats-Unis mettent à la tête de certains pays des dirigeants qui leur permettront d’avoir des faveurs. Rapidement ces dirigeants instaurent des systèmes dictatoriaux et des révolutions éclatent. Le Nicaragua n’y échappe pas. Jugeant alors la situation politique et sociale trop instable au Nicaragua, les Etats-Unis abandonnent l’idée d’un canal au Nicaragua et préfèrent le Panama où une entreprise française a déjà entreprit des travaux pour construire un canal. Profitant d’un scandale financier (années ~1880) les Etats-Unis rachètent à l’entreprise française les droits du canal et le terminent en 1914. Les Etats-Unis possèderont les droits pour jouir des recettes du canal à vie. (le canal sera cependant rétrocédé au Panama le 31/12/1999). En 2003 le canal du Panama rapporte à son pays plus d’un milliard de $.
En 2006 un front de gauche revient au pouvoir au Nicaragua après avoir perdu de précédentes élections.
Entre temps l’hégémonie de la super puissance Américaine s’est grandement essoufflée. D’autres pays émergent et deviennent très puissants sur la scène politique et économique. En particulier les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud + pays à rente pétrolière ex : Arabie Saoudite)
Bien qu’ayant rétrocédé les droits du canal au Panama, les USA gardent une certaine main mise sur ce canal et leur bateaux restent prioritaires pour traverser le canal par exemple. Par conséquent, d’autres pays puissants (ayant un max de blé) souhaitent « sécuriser » et optimiser leurs transports. Le canal du Panama représente 5% du commerce mondial. Tous les pays s’accordent sur une augmentation du trafic mondial. Comme le canal du Panama a déjà quasi atteint sa capacité maximale ; depuis quelques années le gouvernement panaméen entreprend des travaux pour agrandir le canal et permettre à plus de bateaux et à des bateaux plus gros de le traverser.
Maintenant, vous prenez d’un côté un petit pays en situation économique difficile, à sa tête un gouvernement de gauche anciennement marxiste (donc beaucoup moins allié des USA) et une situation stratégique entre deux océans, et d’un autre coté des pays très puissants vous promettant une manne financière, des emplois, le développement de votre pays, et hop ! le projet du canal du Nicaragua refait surface.
Le gouvernement nicaraguayen pense, et peut être a-t-il raison, que ce canal est la solution la plus rapide pour enrichir son pays et lutter contre la pauvreté qui touche plus de 40% de la population.
Les pays des BRICS et l’Arabie Saoudite ont commencé des discussions fin des années 2000 avec le gouvernement nicaraguayen quant au projet d’un canal interocéanique et aujourd’hui c’est une entreprise chinoise qui a commencé les travaux de ce canal. Le premier coup de pioche fut donné fin décembre 2014. Le projet de ce canal est bien entendu de concurrencer directement le canal de Panama. Ces atouts seront nombreux. Il sera plus grand, plus large, plus profond, il pourra accueillir des bateaux deux fois plus gros que ceux qui traversent le canal du Panama actuellement, ils pourront le traverser rapidement et économiser quelques centaines de km.
Pourquoi cela dérange ?
Premièrement aucune concertation nationale ou locale n’a été mise en place. Sur le site de l’entreprise chinoise on peut y lire « aujourd’hui nous allons commencer les travaux […] avec le soutien fort du peuple nicaraguayen » alors que dans plusieurs villes au Nicaragua, les manifestations contre le projet du canal sont nombreuses et finissent souvent violemment.
Deuxièmement, plus de 30 000 citoyens sont priés de « déménager » car leurs villes-villages-habitations se trouvent sur le tracé du canal. Ce sont en majorité des populations indigènes pauvres. Un conducteur nous ayant pris en stop nous dira « c’est mon peuple que l’on force à partir et cela me révolte ».
Troisièmement l’entreprise chinoise possède les droits du canal pour 25 ans, renouvelable une fois. Dans combien de temps les nicaraguayens verront-ils les retombées financières du canal ?
Quatrièmement, les problèmes écologiques qu’engendrent un tel projet et un tel trafic sont inimaginables pour des écosystèmes fragiles. Comme pour le canal du Panama, on peut imaginer que les abords du canal vont être déforestés, des espèces animales et végétales vont se mélanger et certaines invasives peuvent prendre la place de celles endémiques (ne vivant qu’à un endroit précis), en découle donc une perte de la biodiversité… Certaines parties du canal comme les écluses doivent être alimentés par l’eau des fleuves riverains, cela pouvant les épuiser et créer d’énormes problèmes en saison sèche. De plus, comment parer la pollution d’une des plus grandes réserves d’eau douce du continent engendrée par la déferlante de super containers et de bateaux (pétroliers par exemple).
Enfin, le secteur du tourisme vert, omniprésent dans la région sera de fait fortement touché…
Il semble aujourd’hui impossible de faire demi-tour. Et nous partageons la crainte et la colère des milliers de personnes vivant aux abords du lac, des personnes vivant pour le lac et des personnes vivant grâce au lac.
Nous repartons de l’île le cœur gros et nous dirigeons vers le Costa Rica.
Avant la frontière au sud du pays nous arrivons à San Juan del Sur, une ville longeant l’océan Pacifique. Et sous les conseils de personnes rencontrées auparavant, nous remontons la côte 12km au nord de San Juan pour la Playa Maderas. Ce nom nous promettait une plage magnifique, des vagues superbes pour le surf, une ambiance décontractée et tranquille. Nous arrivons en effet sur une plage paradisiaque mais pour tout le reste, rien ne fut pareil. Le lieu était envahi par des nord-américains habitués à sortir le porte-monnaie. L’endroit était faussement décontracté et quand nous avons essayé de marchander (comme dans le reste du pays) nous nous sommes fait extrêmement mal voir par les locaux qui tenaient les hôtels-camping-resto-bar. Pas un seul serveur n’a été ne serait-ce que correct avec nous. De plus les prix étaient trois fois supérieurs au reste du pays. Après trois nuits dans le camping de la plage (où nous sommes quasi les seuls) et le vol d’un de nos chargeurs (pourtant en « sécurité » dans le local des serveurs) nous partons en direction du Costa Rica.
Nous quittons ce pays sur cette pointe de déception mais sans remords. La famille de Ségolène arrive dans deux jours à San José au Costa Rica et nous sommes plus que pressés de les voir !

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